De l’urgence de prendre conscience

Au début des années 2000, c’est-à-dire au moment de la démocratisation de l’internet, l’utilisation du numérique se résumait essentiellement à visiter des blogs, à consulter quelques grands sites d’informations (générales ou thématiques) et le commerce en ligne n’inspirait que les consommateurs les plus audacieux. Google était alors un moteur de recherche comme d’autres mais qui se distinguait par sa grande sobriété en affichage publicitaire. Mais ça, c’était avant …

…. avant la naissance d’un modèle économique permettant aux géants de la Silicon Valley de tirer profit d’une nouvelle matière première: la donnée (qu’elle soit personnelle, professionnelle ou étatique). Ce nouveau modèle économique porte un nom, donné par Shoshana Zuboff

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Dans son ouvrage intitulé « L’âge du capitalisme de surveillance » qualifié par le Financial Times de « révolutionnaire, magistral, alarmant, alarmiste, fou, immanquable », Shoshana Zuboff décrit dans quoi le monde a basculé dans l’indifférence totale voire la complicité ignorante : le capitalisme de surveillance dont nous commençons enfin à voir les conséquences:

  • une destruction de pans entiers de notre économie (Amazon versus notre grande distribution, Uber versus nos taxis, Airbnb versus notre hôtellerie, Netflix versus nos chaînes de télévision traditionnelles)
  • une main mise sur notre souveraineté dans des domaines aussi fondamentaux que notre armée, notre éducation, et pire encore, cet été, toutes nos données de santé avec le Health Data Hub. qui livre, sur un plateau, l’ensemble des données de santé de tous les citoyens Français.
  • une captation méthodique et exhaustive de toutes nos données, mais surtout de tous nos comportements, sur les réseaux (Instagram, Whatsapp, Facebook, Google, les enceintes connectées d’Amazon, de Google, Cortana, la télémétrie incluse dans MS Office et MS Windows, Skype, Teams)

Bien évidemment, on peut se dire qu’on sait déjà tout cela, que des lanceurs d’alerte comme Edward Snowden ont déjà expliqué, mis au jour par des documents officiels internes sortis par milliers et livrés aux grands médias, les rapports bilatéraux entre ces géants et le gouvernement américain.

Mais il s’agit de bien plus que cela en réalité: on a franchi le cap, depuis une dizaine d’années, de la collecte et de l’analyse comportementale, ça n’est plus suffisant pour cibler de la publicité. Pour rendre les algorithmes plus efficaces, on y inclut la modification de l’état psychique de l’utilisateur. Le plus étant d’augmenter la prédictibilité des comportements des utilisateurs, celle-ci est d’autant plus fiable que l’utilisateur est « radicalisé ». Les apprentis sorciers que sont devenues les plateformes détenant le monopole des réseaux sociaux, n’hésitent plus à modifier / dégrader des liens sociaux dans des régions ou dans des pays entiers pour en tirer meilleur profit.

Voilà ce que Shoshana Zuboff décrit méthodiquement, en livrant l’historique complet de cette évolution des « GAFAM » vers ce modèle économique. Elle y décrit les relations entre ces firmes, comment elles ont coopéré, se sont mutuellement inspirées, cite les personnages clé qui ont permis ce basculement. Pour un peu plus de détails sur le travail de Shoshana Zuboff, je vous conseille ce très bon article du Monde Diplomatique.

L’élection de Donald Trump grâce à la manipulation d’un nombre de citoyens « targuettés » par Facebook à la demande de la société Cambridge Analytica, le massacre des Rohingyas, le Brexit, toutes ces situations de tension extrême entre des citoyens, possèdent un dénominateur commun: l’hystérisation volontaire des individus les plus réceptifs à leur fil d’actualités sur les réseaux sociaux.

La situation de quasi guerre civile que vivent les citoyens américains est très probablement la plus révélatrice de la capacité de ces firmes à radicaliser, polariser des citoyens sans qu’ils ne puissent prendre conscience qu’ils sont en fait totalement manipulés.

Et c’est là le plus grand danger: ne plus croire aux grands médias en pensant s’informer soi-même, mieux, par du contenu « alternatif », qui, en fait, est parfaitement orienté et ciblé pour l’utilisateur par le réseau social lui-même en fonction de l’analyse comportementale de l’utilisateur.

Il n’est pas si simple de bien comprendre ce principe, tant on est persuadé que l’outil numérique ne serait qu’un outil, c’est à dire un instrument à notre service, alors qu’en réalité, c’est davantage un instrument au service des firmes transformant, par des algorithmes toujours plus raffinés, l’utilisateur en zombie toujours plus accro au réseau.

Une très bonne introduction à cette problématique à travers une petite vidéo produite par France télévision.

Pour aller beaucoup plus loin, et comprendre l’histoire, le rôle des gouvernements, les acteurs humains au cœur de l’aventure, les mécanismes d’analyse comportementale, je vous recommande chaudement une interview remarquable (mais longue, un peu plus de 2 heures) de Tariq Krim et Bernard Benhamou. Cette interview réalisée par Thinkerview est disponible sur leur site (attention au son pendant les 3 ou 4 premières minutes dégradé par un micro un peu défectueux).

Alors, « prendre conscience », ça voulait dire quoi ? Il n’est pas évident de se défaire de ces réseaux sociaux, surtout quand tout notre entourage s’y trouve. Se couper de ces réseaux revient souvent à s’isoler. Il n’est pas non plus évident d’éviter au maximum Youtube vu qu’il détient sur la plupart des vidéos, une exclusivité totale. Il n’est pas évident de réfléchir à ses habitudes informatiques (windows, office, zoom, google) et de remettre en question leur bien fondé / leur réelle nécessité. Il n’est pas évident de faire ses courses ailleurs que sur Amazon. Je ne vais pas poursuivre la liste, vous avez compris.

Mais le constat aujourd’hui montre à quel point c’est devenu nécessaire. Chaque utilisateur / consommateur détient une immense part de pouvoir, certainement plus importante encore que son bulletin de vote. Car nous détenons tous, individuellement, donc finalement collectivement, la responsabilité dece que nous subissons de la part de ces firmes: nous sommes en fait les acteurs principaux de l’histoire.

Certains diront que ce n’est pas à nous de nous occuper de tout cela, que c’est à l’État de faire la police, et au minimum de faire payer les impôts à ces firmes, mais quand on y songe un peu, on voit que tout parti ou personnalité politique agit en réaction de la société pour obtenir le pouvoir. C’est bien à nous de prendre conscience, réfléchissons ensemble, parlons-en, formons-nous, et avançons 🙂

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